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2011-02-11

Sidi Bouzid : la ville à l'origine de la révolution en Tunisie

Texte et photos par Monia Ghanmi pour Magharebia à Sidi Bouzid - 11/02/11

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Pendant des décennies, la ville tunisienne de Sidi Bouzid est restée plongée dans la pauvreté et le chômage. Cette communauté rurale était quasiment oubliée par son pays et ignorée du reste du monde.

Tout a changé le 17 décembre, lorsque Mohamed Bouazizi, 26 ans, s'est immolé par le feu, déclenchant une révolution.

L'histoire de Bouazizi fait désormais partie de la légende. Pour boucler ses fins de mois, ce jeune diplômé au chômage vendait des fruits et des légumes sans autorisation. Après qu'une policière l'eut giflé en public et qu'elle lui eut confisqué toute sa marchandise, ce jeune homme désespéré s'est aspergé d'essence devant le siège de la préfecture et a craqué une allumette. Il est décédé 19 jours plus tard.

Dans le vieux quartier d'el-Nour où habitait Bouazizi, les murs proches de sa maison sont couverts de graffitis. "C'est d'ici qu'est partie la révolution", peut-on lire sur une banderole. Journalistes étrangers et visiteurs locaux se croisent dans la rue.

Lui seul subvenait aux besoins des huit membres de sa famille. Sa mère vit encore dans leur modeste maison.

"C'est vrai que j'ai perdu mon fils, mais je suis fière de ce qu'il a fait", explique Mannoubia, la mère de Bouazizi.

Un sentiment partagé par Leila, sa soeur, qui explique à Magharebia que son frère a été le déclencheur d'une révolution qui a rendu aux Tunisiens des libertés dont ils avaient été privés depuis longtemps. Il n'aurait jamais pu imaginer que cet acte assurerait la notoriété à sa ville après 23 années d'obscurité.

Le berceau de la révolution

La grande place de Sidi Bouzid et les écoles, autrefois baptisées du "7 Novembre" en hommage à l'accession au pouvoir du Président déchu Zine El Abidine Ben Ali, ont été rebaptisées du nom de Bouazizi.

"Nous voulons tous oublier l'injustice et l'oppression qui ont été exercées contre nous dans le passé, et repartir sur de nouvelles bases", a expliqué Wajdi Masmoudi, un jeune homme en train de prendre des photos d'un mémorial dressé en l'honneur des personnes mortes durant cette insurrection.

Le père de Bouazizi était vendeur ambulant de légumes et de grains. A sa mort, Bouazizi avait hérité de sa charrette. Plusieurs hommes d'affaires du Golfe ont offert d'acheter cette charrette désormais légendaire, mais sa famille a refusé de s'en débarrasser, quel qu'en soit le prix.

Depuis la mort de Bouazizi, les charrettes de légumes se sont multipliées dans Sidi Bouzid. En souvenir du jeune homme, les clients veulent encourager ce type de commerce.

La province de Sidi Bouzid, qui abrite plus de 410 000 personnes, est une province agricole connue pour ses légumes et son huile d'olive. Une étude menée l'année dernière par l'Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) a montré que le taux de pauvreté dans cette province rurale était supérieur à 12,8 pour cent, et que les dépenses annuelles par personne étaient de 1 138 dinars tunisiens (591 euros).

Ici, à Sidi Bouzid, le taux de chômage parmi les jeunes diplômés masculins est de 25 pour cent, alors que le taux de chômage en Tunisie s'établit aux alentours de 14 pour cent.

Pour les jeunes femmes, la situation est encore pire : le chômage chez les jeunes diplômées de l'université à Sidi Bouzid avoisine les 44 pour cent, pour une moyenne nationale de 19 pour cent.

Mais cependant, malgré la marginalisation des habitants et le manque de ressources, le taux de réussite aux examens parmi les élèves est l'un des plus élevés du pays. Au lendemain de la révolution, les élèves étaient impatients de reprendre les cours : "Nous avons déjà perdu beaucoup de temps", a expliqué Jihan Ghanmi, un élève en préparation au baccalauréat. "Nous devons retourner à l'école, pour que les choses puissent reprendre leur cours normal."

Les élèves surpassent la moyenne nationale, mais peinent cependant à trouver des emplois. Nombreux sont les jeunes contraints de quitter la maison et de partir vers le nord, vers les grandes sociétés et les usines, pour décrocher un travail. D'autres s'en remettent au marché noir pour joindre les deux bouts.

"Qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse ?", se demande al-Asaad Ammari, un vendeur d'essence à la sauvette. "Notre ville ne compte aucune usine ni aucune entreprise où nous pourrions travailler. J'ai donc été forcé de travailler dans ce secteur, malgré ses effets néfastes sur la santé", explique-t-il à Magharebia.

Certains jeunes titulaires de diplômes universitaires finissent par travailler dans le principal secteur de la région : l'agriculture.

"J'ai obtenu mon diplôme il y a deux ans, mais je n'ai pas réussi à trouver un emploi", explique Sabir Brahimi à Magharebia. "J'ai donc décidé d'aider mon père à cultiver la terre jusqu'à ce que je trouve une possibilité de travailler dans ma spécialité."

Hatim al-Nasri, diplômé en informatique, attribue les problèmes que connaît Sidi Bouzid à l'inégalité entre les provinces. Sous le régime de Ben Ali, explique-t-il à Magharebia sur un ton de regret, l'accent mis par le gouvernement sur les villes du littoral et sur les régions touristiques a fini par marginaliser les provinces de l'intérieur.

Des villes comme Sidi Bouzid ont fait les frais de cette politique.

"Avons-nous commis un péché en naissant à Sidi Bouzid ?", se demande Hatim al-Nasri, diplômé de l'université.

Développement en vue

Outre un chômage rampant, Sidi Bouzid a également connu une crise sanitaire. Ses quelque 500 000 habitants ne sont desservis que par 45 médecins spécialistes.

Habib Touil critique le manque d'équipements, la pénurie de personnel et les longues listes d'attente.

"Les services médicaux à l'hôpital sont médiocres par suite du manque de matériel d'hémodialyse, de scanners, et d'autres équipements, ce qui contraint les patients à recherche une assistance médicale dans les villes voisines", explique Touil.

Le gouvernement provisoire est déterminé à mettre en oeuvre des changements. Le 4 février, un envoi spécial d'équipements médicaux est arrivé à l'hôpital de Sidi Bouzid.

Au lendemain de la mort de Bouazizi, le regain d'intérêt pour Sidi Bouzid pourrait finalement entraîner un développement attendu depuis longtemps dans la région.

Le groupe américain MASS Group Corporation souhaite construire une cimenterie dans la province. La société a déposé une demande officielle au ministère tunisien de l'Industrie visant à réaliser un projet d'investissement industriel géant à Sidi Bouzid, pour une valeur de quelque 300 millions d'euros.

Le directeur du groupe MASS en Tunisie, Hassan Amamdia, a expliqué que sa société attendait la réponse officielle pour lancer le projet, qui incluera la construction d'une cimenterie à économie d'énergie d'une capacité de production annuelle d'un million de tonnes.

Ce projet permettra de créer plus de 1 500 emplois.

La plus importante compagnie laitière tunisienne s'est également empressée de construire un centre dans la province de Sidi Bouzid. Cette usine devrait être opérationnelle début 2013.

Pour leur part, les habitants de Sidi Bouzid attendent la réalisation de ces projets, dont ils pensent qu'ils permettront de résoudre le problème du chômage et qu'ils amélioreront leurs conditions de vie.

"J'espère que notre pays retrouvera la sécurité et la stabilité aussi rapidement que possible, de manière à ce que ces investissements puissent devenir effectifs", a affimé Huda al-Abduli.

"J'espère aussi que ces projets constitueront un nouveau départ pour la région et ouvriront de nouveaux horizons pour les jeunes de la région, qui pourront ainsi développer leurs compétences et réaliser leurs objectifs", a-t-elle déclaré à Magharebia.

Une société allemande envisage également d'investir à Sidi Bouzid. Le Groupe Leoni, qui fabrique des câbles et des pièces automobiles, a déclaré penser à "implanter une usine à Sidi Bouzid l'an prochain, qui permettra de créer près de 1 000 emplois".

La société fait déjà travailler12 000 personnes dans ses usines de Sousse, de Bizerte et de Ben Arous.

"C'est une bonne initiative", explique Dhouha Bargougi, un habitant local. "Toutes les provinces tunisiennes doivent bénéficier de manière égale des projets d'investissement, de manière à parvenir à un développement juste et à éradiquer toutes les formes de discrimination nationale."

"Nous, les habitants des provinces de l'intérieur, berceau de la révolution bénie, avons assez souffert de l'oppression, de la marginalisation et de l'aliénation", a-t-il ajouté.

Grâce à un jeune vendeur de légumes, la région pourrait finalement obtenir l'attention qu'elle mérite.

Dimanche 6 février, les habitants de Sidi Bouzid ont pu constater de visu ce que le sacrifice de Bouazizi signifie pour le reste du pays. Le gouvernorat de Sidi Bouzid a accueilli une caravane de remerciement composée de plus de 100 voitures et de quatre bus. Des habitants de toutes les villes de Tunisie ont participé à cette manifestation pour exprimer leur gratitude à la province qui a allumé la première étincelle de la révolution.

"L'avenir de la Tunisie sera radieux, grâce à l'unité de ses citoyens", a déclaré Wael Hajlaoui, un habitant de Sidi Bouzid.

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  1. Anonymous thumb

    kamel belgacem 2011-2-12

    Nous voulons qu'ils s'occupent des fils de notre population, notamment des jeunes du sud.

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    سيدي بوزيد 2011-2-12

    Au nom de Dieu le Clément le Miséricordieux. Après la mort de Bouazizi suite à ses graves blessures, de nombreux citoyens, dont des femmes et des jeunes, se sont immolés par le feu pour des raisons ordinaires, simples, sorties du quotidien de tous les citoyens au point que l'immolation par le feu semble être devenue une tradition. Quelle tradition atroce, et qui tue ! Je pense, Dieu seul le sait, qu'il n'y a aucune raison de glorifier l'action de Bouazizi. Assez d'encouragements à l'immolation des corps ! De nombreuses victimes ont succombé parce qu'elles avaient glorifié cet acte. Alors ne donnons pas plus d'importance à cette question car cela ne fera qu'encourager les gens de foi et de personnalité médiocres à se prêter à des agissements si odieux qui les mèneront à leur perte, et nous serons responsables de leurs actions au Jour du Jugement. Le suicide et la destruction du corps sont interdits par Dieu. La paix, la miséricorde et les bénédictions de Dieu soient sur vous.

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