2010-12-17
Les victimes du terrorisme en Algérie hésitent entre rage et réconciliation
Par Fidet Mansour pour Magharebia à Alger – 17/12/10
Cette semaine en 2007, un double attentat à la bombe frappait Alger.
La première voiture piégée a explosé à 9h50 le 11 décembre 2007 devant le siège du Conseil constitutionnel, dans le quartier de Ben Aknoun, dans le centre-ville. Quinze élèves qui se rendaient à l'école ont été tués lorsque l'explosion a soufflé leur bus. Une seconde voiture a fait dix-sept victimes parmi les employés des Nations unies devant le bureau du HCR à Hydra.
Pour les Algérois, la situation était horriblement familière. Huit mois plus tôt en effet, le même scénario s'était produit.
![[Reuters] Quinze élèves sont morts lorsque l'explosion d'une bombe a soufflé leur bus devant le Conseil constitutionnel d'Alger, le 11 décembre 2007.](/awi/images/2010/12/17/101217ReportagePhoto1-271_179.jpg)
[Reuters] Quinze élèves sont morts lorsque l'explosion d'une bombe a soufflé leur bus devant le Conseil constitutionnel d'Alger, le 11 décembre 2007.
![[Reuters/Louafi Larbi] L'attentat à la voiture piégée d'AQMI dans le centre d'Alger le 11 avril 2007 a tué des dizaines de civils et d'employés du gouvernement.](/awi/images/2010/12/17/101217ReportagePhoto2-271_179.jpg)
[Reuters/Louafi Larbi] L'attentat à la voiture piégée d'AQMI dans le centre d'Alger le 11 avril 2007 a tué des dizaines de civils et d'employés du gouvernement.
![[Reuters/Zohra Bensemra] Lors de l'une des dernières atrocités de la "Décennie noire", 42 habitants de Tadjena furent assassinés le 9 décembre 1998.](/awi/images/2010/12/17/101217ReportagePhoto3-271_179.jpg)
[Reuters/Zohra Bensemra] Lors de l'une des dernières atrocités de la "Décennie noire", 42 habitants de Tadjena furent assassinés le 9 décembre 1998.
La bataille d'une jeune mariée
Peu avant midi ce 11 avril 2007, des voitures bourrées d'explosifs avaient secoué la ville à quelques minutes d'intervalle seulement. L'attentat à la voiture piégée perpétré par al-Qaida devant le Palais du gouvernement, dans le centre d'Alger, et devant un poste de police à Bab Ezzouar fit 33 morts et 222 blessés.
Le policier Sofiane Djemli était en service lorsque la première des voitures piégées du 11 avril explosa près des bureaux de la primature.
"Les terroristes ont détruit ma vie ; ils m'ont volé ma jeunesse et tout ce que j'avais de plus cher dans ma vie", explique sa veuve, Nacira, âgée de 25 ans, à Magharebia.
"C'était un homme adorable, très gentil. Il n'aurait jamais fait de mal à quiconque. Qu'est-ce qui a donné à quelqu'un le droit de lui prendre la vie ? Qu'est-ce qui leur a donné le droit de le soustraire à tous ceux qui l'aimaient ?"
Mais ce ne fut pas la fin du cauchemar pour Nacira. Au moment de l'attentat, elle était enceinte pour la première fois, de jumeaux. "Mon mari était aux anges quand il l'a appris", se rappelle-t-elle. "Nous avions même déjà choisi les prénoms : Aroua pour la fille, et Imad pour le garçon. Je les ai perdus deux jours après l'enterrement de Sofiane."
Lorsque Magharebia l'avait rencontrée pour la première fois, pour le premier anniversaire de la mort de son mari, la douleur était encore vivace.
"Vous savez, il avait l'habitude de me dire : 'Nacira, j'aimerais te voir quand tu auras 30 ans.' Je lui disais 'sois patient, tu n'as plus que cinq ans à attendre. Ils passeront très vite.' Je n'aurais jamais pensé que cela ne deviendrait qu'un rêve.'"
Depuis que Magharebia avait rencontré Nacira la dernière fois, la jeune veuve est tombée dans une grave dépression. Elle vit désormais avec son père et consulte un psychanalyste.
''Elle n'est pas en état de parler à quiconque", nous a dit son père.
Victime de la Décennie noire
Près de 200 000 Algériens, hommes, femmes et enfants, ont été tués, violés ou kidnappés durant les années 1990, communément appelées la "Décennie noire". Ils ont laissé derrière eux des familles traumatisées qui, comme les victimes des atrocités les plus récentes, luttent pour faire face à l'avenir.
L'un d'eux est Mohamed Guerbrouci. Il a perdu son frère le 14 mars 1993. Il a fait ses adieux à son père le 16 juillet 1994. Khaled, 21 ans, officier de police, et Ami Salah, 62 ans, officier de l'armée à la retraite, ont été tous deux abattus de sang froid par des terroristes à El Harrach, une banlieue d'Alger.
Le temps passe, mais la douleur reste. Seize ans après, le souvenir de ces journées maudites est encore très vivace.
Nous avons rencontré Guerbrouci, aujourd'hui âgé de 46 ans, au siège de l'Organisation nationale des victimes du terrorisme à Alger. Ses mots sont sans compromis.
"Comment voulez-vous que la vie soit la même, alors que j’ai perdu une partie de moi, un frère à la fleur d’âge et un père qui représentait tout pour moi ? Non, je suis désolé, ma vie ne sera plus jamais la même", explique-t-il.
"Mon destin est ainsi fait, je l'accepte. Je suis musulman."
Mohamed se préparait à célébrer son mariage. Mais le deuil est venu frapper à la porte de sa famille. "J’avais perdu mon petit frère un an auparavant. Nous étions incapables de penser que la fête allait se transformer en cauchemar", explique-t-il à Magharebia.
"Trois jeunes armés avaient décidé d’abattre Ami Salah, et de détruire ainsi la petite lueur d’espoir qui germait dans nos coeurs", poursuit Mohamed.
Le meurtre de son père eut d'autres conséquences : "Nous avons décidé de quitter un quartier que nous aimions, mais qui en même temps nous était devenu hostile. Les gens autour de notre famille étaient devenus hostiles eux aussi."
"A un moment donné, nous avons ressenti bizarrement que personne ne voulait de nous et du coup, nous nous sommes retrouvés seuls", explique Mohamed avec tristesse. "Nous avons décidé de vendre la maison, de la brader, pour la moitié de sa valeur réelle."
"Nous gardons trop de mauvais souvenirs de cet endroit", poursuit-il.
Réconciliation et générations futures
Mais cette profonde douleur n'a pas empêché Mohamed de voter "oui" pour la Charte pour la paix et la réconciliation nationale de 2005. "La paix revient en Algérie après tant d'années de bain de sang", explique-t-il. "Nous récoltons les premiers fruits de ce projet".
"Si c’était à refaire, je ferais le même choix, parce que je suis convaincu que c'est la seule voie pour sauver le pays", ajoute-t-il.
Mais le processus ne doit pas s'arrêter là, souligne-t-il. "Nous avons tant de projets pour ce pays et ce peuple qui mérite tout le bien du monde."
Mohamed a-t-il pardonné aux bourreaux ?
"Non, bien sûr que non !", répond-il. "Je ne peux pardonner ni justifier l’injustifiable. J’ai dit "oui" à la réconciliation nationale pour l’Algérie, pour l’avenir de mes enfants. Quant à mon malheur, je m’efforce à le taire. Avec un grand espoir d’éviter aux générations futures les années sombres du terrorisme."
En résumé, Mohamed veut tourner la page mais sans la déchirer : "Les années de sang font partie de moi et au-delà, de l’histoire de tout un pays."
"C’est une sorte de crise à laquelle doit adhérer tout le peuple. Nous sommes tous concernés. Il n’y pas deux parties dans cette crise. Résumer les années de souffrance à une bataille entre d’une part les victimes et d’autre part les bourreaux serait une erreur fatale."
"La vengeance", affirme-t-il, "n’a pas sa place parmi nous". Les familles victimes du terrorisme ont choisi leur camp : "L'Algérie, pour toujours."
"Mes enfants", poursuit Mohamed, "me posent toujours la même question lorsque l’on se recueille sur la tombe de mon père. 'Papa, pourquoi a-t-on tué grand-père ?' Ma réponse est courte et neutre : 'Parce qu’il travaillait pour l’Etat'. Remuer le couteau dans la plaie ne servirait à rien."
"Je ne veux pas inculquer à mes enfants la culture de la haine. Je le fais pour l’Algérie."
Abonnez-vous à notre newsletter et recevez les derniers articles de Magharebia dans votre boîte aux lettres électronique.

PUBLIEZ VOTRE COMMENTAIRE 0