Un film mauritanien très controversé se penche sur le parcours d'un jeune homme vers l'extrémisme

2009-11-06

Certains érudits et intellectuels musulmans ont ouvertement condamné le film qui a remporté le premier prix lors de la récente SENAF en Mauritanie. Le jeune producteur parle des raisons de cette condamnation.

Interview et photos par Mohamed Yahya Ould Abdel Wedoud pour Magharebia à Nouakchott – 06/11/09

Le producteur mauritanien Mohamed Ould Idoumou s'explique sur la tempête qu'a déclenché le nouveau film "Mon ami disparu".

Le nouveau film mauritanien "Mon ami disparu", lauréat du prix du Meilleur film 2009 lors du SENAF du mois dernier, suscite un débat national très houleux. Les critiques accusent la Maison des Cinéastes d'apostasie et considèrent ce film comme une insulte à l'éducation religieuse et aux Musulmans, tandis que ses partisans et les experts du Septième art le voient comme un moyen de mieux comprendre les causes humaines du terrorisme.

Mohamed Ould Idoumou, organisateur du festival et réalisateur reconnu, a supervisé la production de ce film très controversé. Magharebia s'est entretenu avec lui à Nouakchott pour connaître la raison de ce film et tenter de comprendre pourquoi il a déclenché une telle controverse.

Magharebia : Quel est le but premier de "Mon ami disparu" ?

Mohamed Ould Idoumou : "Mon ami disparu" est un film réalisé par le jeune cinéaste Zein Al Abidin Ould Al Moukhtar. Il raconte sa quête personnelle à la recherche d'un ami qui a disparu. Alors qu'ils étaient amis au lycée, il disparut soudainement, ne laissant aucun indice sur la manière ou les raisons de sa disparition. Durant tout le film, et avec l'aide d'interviews de la famille et des camarades d'école de cet ami disparu, le réalisateur s'attache à trouver des réponses à ces questions et à suivre la piste de son ami.

Il apparaît que cet ami disparu a décidé de quitter son lycée mauritanien pour une école religieuse. Après quelque temps, il revint, changé et avec une nouvelle vision de la vie. Il resta avec ses amis pendant quatre ans, pour disparaître à nouveau pendant dix ans. Ce film s'interroge sur le point de savoir où cet ami est parti. Le verrons-nous un jour lors des informations ou dans quelque une de journal sous le titre de kamikaze ? C'est l'objet-même de ce film.

Magharebia : Ce film peut-il contribuer à mieux nous faire comprendre le phénomène du terrorisme ?

I doumou : Je pense que ce film pose quelques questions importantes, ce qui en fait un bon film à mes yeux, d'un point de vue cinématographique, critique et artistique. J'estime qu'il s'agit d'un documentaire à part entière, qui s'efforce de poser quelques questions importantes et de susciter le débat sur ce phénomène. Certains ont jugé ce film insultant pour les écoles religieuses, l'enseignement religieux et les Musulmans. D'autres l'ont vu comme un moyen d'appréhender le phénomène à ses racines mêmes.

Si le jeune homme qui disparaît puis réapparaît par la suite comme un terroriste avait fréquenté une école religieuse, cela ne veut pas nécessairement dire que celle-ci est l'élément déclencheur de cette aberration. C'est néanmoins la réalité du film, le parcours d'un homme parti d'un point pour arriver à un autre.

Je pense également que ce film cherche à poser quelques questions implicites, comme : Qu'est-ce qui pousse les jeunes à rejoindre les groupes salafistes ? Est-ce la réalité de l'environnement et la perspective morbide ? Ce film ne présente pas l'Islam comme un problème. Mais il existe néanmoins des mentalités très étroites qui n'ont rien à voir avec l'Islam, mais qui se focalisent sur certains aspects de l'Islam, les placent hors de leur contexte et les brandissent comme un motif d'action ou de ligne de pensée. Je crois que si le film est discuté de manière constructive et projeté de nombreuses fois, il pourra susciter un débat qui pourrait permettre de résoudre le problème ou de parvenir à une compréhension correcte de l'Islam d'une part, et à celle de la rigidité de la pensée salafiste, d'autre part.

Magharebia : Comment ce film pourrait-il aider un simple citoyen à discerner les motifs qui poussent les jeunes à l'aberration religieuse ?

Idoumou : Je crois que l'expression "simple citoyen" doit être soulignée en rouge. Il existe des Musulmans qui sont parfaitement conscients de l'impact négatif de cette pensée rigide, qui est incontestable, et le citoyen moyen en Occident, qui ne connaît l'Islam que par médias internationaux interposés. Ce citoyen est, je crois, notre public cible.

Nous devons montrer l'autre facette de l'Islam et des Musulmans. L'Islam n'a rien à voir avec les attaques terroristes. Il n'a rien à voir avec les attentats à la bombe et les bains de sang. L'Islam n'a rien à voir avec la guerre, il parle de paix. C'est ainsi que ce film doit être interprété et c'est le sens du message qu'il délivre aux Occidentaux en général, qu'ils soient musulmans, chrétiens, bouddhistes, ou même aux gens sans religion. L'homme est homme, il est enclin à se laisser influencer par des préjugés. Mais l'esprit humain est toujours sujet aux modifications et au changement. C'est ce que ce film tente de suggérer.

Ce film tente de discuter du terrorisme selon une perspective simple, explique Idoumou. "Je crois qu'il y est parvenu."

Magharebia : Avez-vous rencontré des difficultés pour réaliser ce film ?

Idoumou : Ce film cherche à aborder un énorme problème et je crois que dans une certaine mesure, il y est parvenu. Il cherchait à parler du terrorisme selon une perspective simple.

Les difficultés que nous avons rencontrées provenaient du sujet en lui-même : Sa mère est-elle disposée à parler ? Comment considère-t-elle son fils ? Le voit-elle comme un terroriste ? Le considérerait-elle comme un martyr s'il venait à mourir ? La famille n'était pas prête à parler et souhaitait avant tout maintenir le voile sur cette affaire. Mais le réalisateur a réussi à convaincre la famille du disparu à parler. Ses amis se sont dits désolés de son départ sans savoir quand ni comment ils le reverraient, s'ils le reverraient comme il était, ou s'ils le reverraient dans son cercueil.

La Maison des Cinéastes prend un risque en produisant ce type de film à un moment aussi critique, notamment du fait que la société mauritanienne pourrait interpréter les choses hors de leur contexte. Ainsi, certains imams ont-ils parlé de ce film dans leur sermon du vendredi. L'imam de la mosquée du Maghreb (l'une des plus grandes de la capitale, Nouakchott) en avait simplement entendu parler et s'était fait une opinion, puis s'est mis à critiquer le festival et le film. Je suis certain qu'il n'a jamais regardé ce film. Il a déclaré que ce sont des "communistes" – je n'ai absolument aucune idée d'où cela lui est venu – "qui s'attachent à déformer l'Islam". La vérité est que, comme cela apparaît de toute évidence dans ce film, nous tentons d'expliquer les choses à l'Autre. L'imam a ajouté : "Les jeunes de cette sorte devraient être arrêtés et leur licence annulée."

Articles liés

Loading

Nous avons eu affaire à plusieurs critiques de la sorte, mais au total, le film est sorti et a remporté le premier prix. Tout ce que nous devons faire dans le domaine des arts, c'est de poser quelques questions et de secouer le cocotier, comme ils disent.

Magharebia : Qu'espérez-vous concernant l'avenir de ce film ?

Idoumou : Je pense que ce film a été produit pour faire progresser le cinéma mauritanien, augmenter le niveau de la réflexion des jeunes et des sujets dont ils parlent. Dans le passé, nous écoutions les experts encravatés parler du terrorisme. Mais le cinéma documentaire communique avec les gens.

C'est la force de ce film. Il contourne les intellectuels et s'adresse à la rue, pour aborder ce sujet selon une perspective humaine. Je m'attends à ce que ce film remporte des prix dans plusieurs autres festivals.

Ce contenu a été réalisé sous requête de Magharebia.com.
Loading

Voter

Loading
  • Envoyer à par email
  • Imprimer
  • Share/Save/Bookmark
comments

Anonymous En ligne 7 il y a plusieurs jours

Bon film...Très provocateur et à travers lequel la culture des tabous...

امنتو En ligne 6 il y a plusieurs jours

A mes yeux, il s'agit vraiment d'un film controversé. Mais ma critique concerne le réalisateur sur sa manière de présenter le film, parce que ce problème est très sensible et qu'il ne donne pas de place à l'erreur.

Nous nous réjouissons de vos commentaires sur les articles publiés par Magharebia.

Nous espérons que vous utiliserez ce forum pour discuter avec d'autres lecteurs du Maghreb. Pour conserver tout leur intérêt à ces discussions, nous vous demandons de respecter les règles précisées dans la politique relative aux commentaires. L'envoi de vos commentaires implique le respect de ces règles. Bien que Magharebia.com encourage la discussion sur tous les sujets, y compris des sujets sensibles, les commentaires publiés ne reflètent que les seules opinions de leurs auteurs. Les idées, vues et opinions exprimées dans ces commentaires ne reflètent pas nécessairement la position de Magharebia.com. Ce forum est géré par un modérateur. Les commentaires a caractère injurieux, offensifs, ou contenant des propos diffamatoires ne sont pas publiés.

Politique des commentaires de Magharebia

Nom
Email (optionnel)
Commentaire

1800 de caractères restants (1800 max)

turing test
Saisissez les chiffres
.
Zawaya
Les indices de développement humain (IDH) sont-ils utiles aux gouvernements dans le cadre de la lutte contre les problèmes sociaux?

Couverture spéciale

Tunisian Presidential Elections 2009

Ramadan au Maghreb

Baccalauréat 2009

À l'honneur

L'instabilité en Somalie inquiète ses voisins du Maghreb

2009-11-05

Alors que les groupes radicaux en Somalie gagnent en importance, le Maghreb s'interroge sur la manière d'empêcher les jeunes d'embrasser des idéologies extrémistes.
Continuer...
.

Sondage

Qui est selon vous responsable du déclin du football marocain ?






Voir résultats

Articles

Loading